• Sultans of Swing

    Londres.

    Il était tard, et je suis sorti autour de chez moi, histoire de me changer les idées. Il faisait froid, mais si j'étais resté enfermé, avec tout ce qui ne n'allait pas, ça n'aurait pas fait avancer les choses. Fallait que je change un peu de décor, même cinq minutes. Que je voie des gens si possible. Y'avait personne dans ce parc. Il faisait trop froid, et puis c'était la nuit, alors les gens ils restaient chez eux. Ils sortaient pas les gens. Y'avait la télé pour s'occuper. Et sinon ils avaient bien assez de soucis pour pas avoir le coeur à sortir. Faut du courage pour sortir, pour espérer. Mince, que je me disai, ça faisait à peine deux  minutes que j'étais sorti et il commençait déjà à pleuvoir. Pas le choix, je devais rentrer. Et puis non, j'ai continué. Je pensais que la pluie me ferait peut-être du bien, au final. Me réveillerait. Et puis, au fur et à mesure que j'arrivais au bout du parc, il y avait une sorte de rumeur qui commençait à monter. Dès que je fus assez près, je pus entendre la musique, bien distinctement. Je ne sais si ce fut plutôt là cause de la musique ou de la pluie, mais je fus parcouru d'un grand frisson, et je me mis à courir en direction de la musique. Là, dans cette rue, se trouvait un bar, avec quatre ou cinq motos garées devant, et des belles. C'était de là que venait la musique. Moi, ça m'arrangeait bien de trouver un tel endroit, car j'étais trempé et j'avais bien besoin de me mettre à l'abri, et puis la musique me plaisait.

    Un verre de bière, une cigarette, et surtout, un groupe de jazz. Je le regardai jouer, je l'écoutai surtout, et j'oubliais tout. Les soucis du quotidien, ce qui m'oppressait et me compliquait la vie. Quand vous voyez des gars comme ça jouer librement  la musique qu’ils aiment, sans se poser plus de questions, ça vous libère aussi, et quand leurs notes s’envolent dans l’espace, votre âme est suspendue à ces notes et s’envole avec, légère, déchargée pour un temps de ses fardeaux.

    Alors que j'étais grisé par la musique et planais quelque part entre la stratosphère et la Stratocaster, je me suis arrêté quelques secondes pour observer ces musiciens, un à un. Je me rendis compte à quel point chacun était comme fou une fois son instrument dans les mains combien chacun vivait sa musique, intensément, physiquement, expressivement, et je me disais que j'aurais bien aimé vivre quelque chose d’aussi intense et me sentir aussi libre qu’eux.

    Ce genre de musiciens, ils ne retiennent pas leurs sentiments, n’ont pas peur de s’affirmer et n’ont rien à perdre : ils jouent parce qu’ils aiment ça, un point c’est tout. Pas une affaire d’argent, juste une question de vivre sa vie, pleinement. Ils ont sans doute tous un petit boulot à côté, survivant le jour en attendant de vivre la nuit. Au fond, a-t-on vraiment besoin de plus?

    Flottant sur la mélodie, le saxophone encore vibrant dans les poumons, je décidai de finir ma bière dehors, en regardant les étoiles, histoire de philosopher un peu devant l’immensité du monde. Fallait bien rentrer.

    La porte du bar était ouverte et j'entendais toujours la musique, à peine atténuée. J'ai allumé une cigarette et j'ai pensé à la vie, en me disant que tout le monde, et moi en particulier, ferait bien de s’inspirer de l’énergie, de la passion et de la foi de ces musiciens en ce qu’ils faisaient. Derrière la vitre, dans un coin, on entendait un groupe de jeunes, habillés en motards, coupe de cheveux façon rocker. Ils parlaient, riaient et se disputaient très bruyamment, tapaient sur la table. Ils me couvraient presque la musique avec leur vacarme. Ils ne lui prêtaient aucune attention, et n'avaient pas plus d'égards pour ceux qui auraient voulu, eux, l'écouter. Pour ces jeunes, elle était sans doute juste un fond sonore quelconque et pas digne d'intérêt. Dommage, dommage qu’ils ne comprennent pas, pensais-je.

    Un motard démarra devant le pub et fit rugir trois fois la bête avant de partir en fracas. Le saxophone lui fit écho, suivi de près par la trompette, avant que le piano ne se lance dans un solo en boucle des plus entêtants. Je fus malgré moi frappé par l'harmonie surprenante des discussions, des bruits de verres et des bruits de ville avec la musique. Même la lumière à l'intérieur et l'obscurité de dehors, et même la fumée de cigarette, semblaient avoir été choisies pour aller avec cette musique. Ou l'inverse.

    Je rentrai alors dans le bar pour poser mon verre, lorsque le groupe s'arrêta et remercia ceux qui l'avaient écouté. Je ressentis un pincement au coeur comme  j'en avais rarement vécu, pas seulement parce que je savais que j'allais retourner à ma solitude, mais surtout parce que je ne voulais pas que la magie, leur magie, s'arrête. Mais juste avant de partir, ils nous firent un dernier clin d'oeil et reprirent le micro pour crier le plus beau des adieux qu'ils pouvaient nous faire :  "We are the Sultans of Swing!"



    C’est mon interprétation de Sultans of Swing. Une ambiance, une sonorité du soir, avec un pub, un groupe de jazz et des bruits de ville. Des musiciens insouciants qui ne jouent que pour leur plaisir (« And Harry does’nt mind, if he doesn’t make the scene »), en revendiquant leur identité à travers leur musique (« And they make it fast, with one more thing : We are the sultans, we are the Sultans of Swing »).

    Parmi les figures de ce groupe, on trouve « guitar George », qui se contente de jouer « son » truc parce que c’est ce qu’il aime, son truc c'est le rythme, il a une vieille guitare et il s’en fout, parce que c’est suffisant :  « You check out guitar George, he knows all the chords, But it’s stritlcy rythm he doesn’t want to make it cry or sing, Yes and an all guitar is all he can afford, When he gets up under the light, to play his thing ».

    On retrouve aussi de nombreux bruits assimilables à des bruits de moto dans Sultans of Swing, que l’on comprend si l’on sait que Mark Knopfler a toujours été un fondu de moto, sans doute sa 2ème passion après la guitare. Pour vous en convaincre, prenez les 4 premières notes du 1er solo, et demandez vous si elles ne pourraient pas être les rugissements de la moto puis son départ.

    On découvre également une peinture de la société avec « you step inside but you don’t see too many faces » et « and a crowd of young boys they’re fooling around in the corner », « they don’t give a damn about any trumphet playing bands, it ain’t what they call rock and roll » : à l’époque, non seulement le rock and roll avait sans doute trop éclipsé le jazz, mais il est probable que Mark Knopfler ne fasse pas allusion au vrai rock and roll, mais plutôt à « what they call rock and roll », ce qui est très différent, et pourrait désigner le punk qui sévissait à l’époque, c’est-à-dire de la "musique" informe de "young boys" à base de guitare électrique, en opposition au bon vieux jazz et au vrai rock qui eux, savent et savaient avoir de la finesse et de la beauté.

    Bien sûr, outre l'histoire racontée par les paroles et la musique, il y a la musique elle-même, belle et virtuose au possible, et l'écouter vaut plus que tout ce qu'on pourrait dire dessus.

    Sultans of Swing est LE chef-d'oeuvre de Dire Straits, celui qui les a fait connaître des maisons de disque et leur a permis de signer un premier contrat (voir cet article). C'est le titre phare du premier album - bien que celui-ci fût rempli de chansons de grande qualité - et le titre qui restera à jamais comme l'hymne du groupe.

     

     

    Voici également le texte des paroles :

     

    You get a shiver in the dark
    It's been raining in the park but meantime
    South of the river you stop and you hold everything
    A band is blowing Dixie, double four time
    You feel alright when you hear the music ring

    But then you step inside, but you don't see too many faces
    Coming out of the rain to hear the jazz go down
    Competition to other places
    Yeah but the horns, they're blowing that sound
    Way on downsouth, way on downsouth, London town

    You check out guitar George, he knows all the chords
    But it's strictly rythme he doesn't want to make it cry or sing
    Yes and old guitar is all he can afford
    When he gets up under the light, to play his thing

    And Harry does'nt mind, if he doesn't make the scene
    He's got a daytime job, he's doing alright
    He can play the Honkey Tonk just like anything
    Saving it up for friday night
    With the Sultans, with the Sultans of Swing

    And a crowd of young boys, they're fooling around in the corner
    Drunk and dressed in their best brown baggies and their platform soles
    They don't give a damn about any trumphet playing band
    It ain't what they call rock and roll
    And the Sultans, yeah the sultans they played Creole... Creole

    And then the man he steps right up to the microphone
    And says at last just as the time belle rings
    Good night, know it's time to go home
    And he makes it fast, with one more thing
    We are the Sultans, we are the Sultans of Swing


    Par Grégoire Linakis


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  • Commentaires

    1
    LNA
    Dimanche 27 Septembre 2009 à 23:44
    Waouh
    Un blog qui parle de DS !!! Continue à écrire, j'a-dore le groupe !! xxx
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